Dans une cave de famille française, la bouteille la plus précieuse n'est pas toujours un vin : c'est parfois une vieille Chartreuse, oubliée derrière les bordeaux. Dans le panorama de nos cotes & marché, la liqueur des Pères Chartreux est un cas à part — un alcool qui ne se dégrade pas, une production plafonnée et des collectionneurs sur tous les continents. Voici ce qu'elle vaut, période par période, et comment dater la vôtre.

Vous avez une ou plusieurs Chartreuses en cave ? Découvrez ce que vaut chaque bouteille — et quoi en faire.

Estimer vos Chartreuses

Pourquoi une liqueur se collectionne

La Chartreuse est une liqueur élaborée par les moines de l'ordre des Chartreux d'après un manuscrit remis en 1605, à partir de 130 plantes dont la formule reste secrète. Elle existe en deux versions classiques — la verte, puissante, à 55°, et la jaune, plus douce, à 40° — auxquelles s'ajoutent l'Élixir végétal, les V.E.P. (« vieillissement exceptionnellement prolongé », créées en 1963, longuement élevées en foudres de chêne) et des dizaines d'éditions limitées ou commémoratives.

Ce qui en fait un objet de collection tient à trois choses. D'abord, elle ne se dégrade pas : contrairement au vin, une Chartreuse fermée traverse un siècle sans faiblir, et les amateurs considèrent même qu'elle gagne en complexité avec les décennies. Ensuite, son histoire mouvementée — expulsion des moines en 1903, exil à Tarragone, retour en France, distilleries successives — a créé des périodes de production distinctes, aux étiquettes reconnaissables, que les collectionneurs traquent une à une. Enfin, la production est volontairement plafonnée depuis 2019 par les moines, alors que la demande mondiale n'a jamais été aussi forte.

Bon à savoir — pas de millésime, mais des périodes

Une Chartreuse ne porte pas de millésime. Les collectionneurs et les maisons de ventes la datent par période de production (« Tarragone 1973-1985 », « Voiron 1956-1962 ») ou par année de mise pour les V.E.P. et éditions récentes. C'est cette période, bien plus que la couleur, qui fait le prix.

Dater sa bouteille : les périodes de la Chartreuse

Avant toute estimation, il faut situer la bouteille dans le temps. Les moines ont distillé sur plusieurs sites, et chaque site correspond à une période — et à une cote.

Période Années Ce qui la signale sur la bouteille
Fourvoirie 1864 – 1903 Mention « Fourvoirie » ; verre soufflé à la bouche, cartouche sablé dans le verre ; bouchon sous cire. Les plus anciennes bouteilles connues (1840-1852) précèdent même ce site.
Tarragone 1903 – 1989 Mention « Tarragone » (Espagne) ; timbre fiscal espagnol ; étiquettes spécifiques par sous-période (El Cumbre, El Gruño, La Fabiola, La Seisenta…). Capsule à vis sur les dernières mises (1973-1989).
Marseille 1921 – 1929 Une distillerie discrète, rue de l'Obélisque, pour le retour en France ; période rare, célébrée par l'édition « Marseille 1921-2021 ».
Voiron 1936 – 2017 Mention « Voiron » ou « Gde Chartreuse » ; relief moulé dans le verre à partir des années 1950 ; format litre avant 1941 ; jaune à 40° après 1973.
Aiguenoire depuis 2018 Distillerie actuelle, à Entre-deux-Guiers ; mises récentes, code de lot sur la capsule.

Sur les bouteilles des quarante dernières années, un repère précis existe : le code « L » suivi de six chiffres imprimé sur la capsule. Les trois premiers chiffres, ajoutés à 1084 (année de fondation de l'ordre), donnent l'année de mise en bouteille. Pour les flacons plus anciens, ce sont l'étiquette, la contre-étiquette, la cire, la pastille et la forme du verre qui parlent — et une photo nette de la face, du dos et de la capsule suffit à un œil exercé pour trancher.

Combien vaut une Chartreuse : la cote par période

Le tableau ci-dessous donne, pour chaque période et chaque grande famille, les prix constatés en salle des ventes — en 2025-2026 pour l'essentiel, sur 2023-2024 pour les mises qui passent rarement — par bouteille, frais d'acheteur compris, pour un flacon fermé en bon état. C'est la valeur à laquelle une bouteille trouve réellement preneur, hors marges du commerce de détail.

Période / mise Couleur · format Prix constatés Marché
Fourvoirie 1864-1903 et antérieures Verte ou jaune · litre De plusieurs milliers à plusieurs dizaines de milliers d'euros Pièces de musée — valorisation flacon par flacon
Tarragone 1904-1930 Jaune surtout · litre 4 000 – 11 400 € Le Graal des amateurs, rarissime
Tarragone 1932-1941 Verte ou jaune · 75 cl et litre 3 000 – 4 800 € Très recherché
Tarragone 1941-1960 (El Cumbre…) Verte ou jaune · 75 cl 2 600 – 3 400 € (950 – 1 600 € en 50 cl) Très recherché
Tarragone 1960-1973 (El Gruño, La Fabiola, Seisenta) Verte ou jaune · 75 cl 1 050 – 2 300 € Recherché, passages plus rares
Tarragone 1973-1989 Verte ou jaune · 75 cl 850 – 1 400 € Le plus courant des Tarragone, ventes fréquentes
Voiron 1941-1966 Verte ou jaune · 75 cl 950 – 1 800 € (jusqu'à 2 800 € pour une jaune 1941-1951) Recherché
Voiron 1972-1982 Verte ou jaune · 75 cl 380 – 600 € Ventes régulières
Voiron 1982-1989 Verte · 75 cl 180 – 450 € Ventes régulières
V.E.P. mises 1964-1975 Verte ou jaune · litre et 75 cl 850 – 2 200 € Très recherché
V.E.P. mises 1990-2016 Verte ou jaune · litre (50 cl) 400 – 1 100 € (250 – 550 € en 50 cl) Ventes régulières
V.E.P. mises 2018-2024 Verte ou jaune · litre 290 – 480 € Très liquide, prime faible sur le prix neuf
Jéroboams V.E.P. (3 L, mises 2016-2018) Verte ou jaune · 3 L 2 600 – 3 200 € Grands formats très demandés
Éditions rares : « Une Chartreuse », Marseille 1921-2021 70 cl, tirages de 120 à 760 exemplaires 2 600 – 5 400 € Très recherché
Épiscopale du IIIᵉ millénaire, commémorative 1903-2003, Édition Cuivre 3 L Ambrée ou jaune · litre, 70 cl, 3 L 1 000 – 1 900 € Recherché
Éditions annuelles : Reine des Liqueurs, Fous de Chartreuse (1 L) Jaune, verte · 70 cl à 1 L 270 – 450 € Ventes régulières
9ᵉ Centenaire, M.O.F. Sommeliers, Tau, Foudre 147, Santa Tecla récentes, 1605 70 cl (jéroboams 380 – 715 €) 75 – 230 €, quelques pointes à 450 € Ventes fréquentes, prix proches du neuf
Verte ou jaune courante, mises 2016-2023 70 cl 40 – 190 € Au niveau du prix boutique
Élixir végétal Flacon 10 cl dans son étui bois 50 – 150 € Confidentiel

Prix d'adjudication constatés en ventes de spiritueux, frais d'acheteur compris, pour une bouteille fermée en bon état — relevé du 18 septembre 2026. Les périodes d'avant 1930 s'appuient sur les résultats publics des maisons de ventes citées plus bas ; les mises qui ne sont pas passées en vente depuis 2025 (Tarragone 1960-1973, Élixir) reposent sur des résultats de 2023-2024 ; une bouteille au niveau bas ou à l'étiquette abîmée se situe sous ces fourchettes.

Bon à savoir — prix constaté et somme encaissée

Les prix ci-dessus sont ceux payés par l'acheteur, commission comprise. En vendant aux enchères, le vendeur perçoit ce montant diminué des frais de vente, soit en pratique de l'ordre de 20 à 25 % de moins. Une Tarragone 1973-1989 constatée à 1 100 € rapporte ainsi autour de 850 € à son propriétaire.

Ce qui fait varier le prix d'une Chartreuse

Entre une Chartreuse à 50 € et une à 5 000 €, l'écart tient à cinq facteurs — dans cet ordre.

  • La période avant tout. C'est le facteur dominant : une bouteille de Tarragone vaut dix à vingt fois une verte courante, une Fourvoirie dix fois une Tarragone. La datation est donc la première étape de toute estimation.
  • La couleur. Sur les périodes anciennes, la jaune est souvent la plus recherchée : elle évolue plus vite et plus nettement que la verte, et les collectionneurs traquent les jaunes de Tarragone. Sur les mises récentes, l'écart entre les deux est faible.
  • La gamme. Une V.E.P. vaut plusieurs fois une Chartreuse classique de la même époque ; les éditions limitées à petit tirage (« Une Chartreuse », 120 exemplaires par an) atteignent plusieurs milliers d'euros, quand les éditions annuelles à quelques milliers d'exemplaires restent proches de leur prix de sortie.
  • Le format. Le litre des mises anciennes et les jéroboams de 3 L portent une prime nette ; à l'inverse, un 50 cl ou un 35 cl vaut environ la moitié du flacon standard de la même mise. Précisez toujours la contenance.
  • L'état. Niveau du liquide, cire et pastille intactes, étiquette lisible, étui ou caisse bois d'origine : sur un flacon ancien, un niveau tombé sous l'épaule ou une cire absente coûte plusieurs centaines d'euros. Une bouteille ouverte perd l'essentiel de sa valeur de collection.

Apogée et temps de garde : le temps joue pour vous

À la différence d'un vin, une Chartreuse n'a pas d'apogée à guetter : fermée et bien stockée, elle ne décline pas, et les amateurs recherchent précisément les flacons qui ont vieilli des décennies. L'arbitrage entre garder et vendre ne se joue donc pas sur l'évolution du liquide mais sur deux éléments : l'état du bouchon et du niveau, seul vrai risque de perte avec le temps, et le cycle du marché. Sur les Tarragone des années 1970-1980, la cote est retombée sous son sommet de 2023 avant de se stabiliser : on ne solde pas au point bas, mais rien n'oblige non plus à attendre — le prix a trouvé son niveau.

Pour le cadre général des critères qui font le prix d'une bouteille, et pour les autres alcools d'une cave, voyez notre page sur la cote des spiritueux anciens.

La Tarragone, le sommet de la Chartreuse

Expulsés de France en 1903, les Chartreux s'installent à Tarragone, en Catalogne, et y distillent leur liqueur jusqu'en 1989 — bien après leur retour en France, la distillerie espagnole continuant en parallèle de Voiron. Les bouteilles qui en sortent, marquées « Tarragone » et frappées du timbre fiscal espagnol, sont devenues les plus recherchées du marché : chaque sous-période a son étiquette, son surnom d'amateur (El Cumbre, El Gruño, La Fabiola, La Seisenta) et sa cote.

La hiérarchie est simple : plus la Tarragone est ancienne, plus elle vaut. Les mises 1973-1989, les plus nombreuses, se traitent aujourd'hui autour de 850 à 1 400 € ; celles des années 1940-1960 franchissent 2 600 € ; celles d'avant 1930, presque introuvables, dépassent 4 000 € et ont déjà atteint 11 400 €. Attention toutefois : toute vieille Chartreuse n'est pas une Tarragone. Une verte de Voiron des années 1980 vaut quelques centaines d'euros, pas un millier — la mention sur l'étiquette fait toute la différence.

Bon à savoir — la « Tarragone du siècle » n'est pas une Tarragone ancienne

Plusieurs éditions récentes rendent hommage à la période espagnole : la « Tarragone du siècle » (512 exemplaires), la commémorative 1903-2003 de l'arrivée à Tarragone, ou les Santa Tecla annuelles. Ce sont des éditions limitées modernes, distillées en France, cotées de quelques centaines à un peu plus d'un millier d'euros — précieuses, mais sans rapport avec un flacon réellement mis en bouteille à Tarragone.

Tendance et liquidité : un marché mondial, en train de mûrir

La Chartreuse s'est imposée en une quinzaine d'années comme l'un des spiritueux les plus collectionnés au monde. Trois moteurs : le renouveau de la mixologie aux États-Unis et en Asie, qui a fait de la verte un ingrédient culte ; la décision des moines, depuis 2019, de ne plus augmenter la production — avec des ventes limitées à une bouteille par personne pour les V.E.P. ; et une histoire qui multiplie les périodes et les éditions à traquer. Résultat : des ventes régulières, des acheteurs en Europe, aux États-Unis, au Japon, et une liquidité rare pour une liqueur.

Le marché a toutefois changé de phase. Le record reste celui de la maison Bennour : le 3 avril 2021, à Aix-les-Bains, une Chartreuse verte de 1840-1852 était adjugée 46 800 € frais compris — record mondial pour la liqueur —, et la même vacation voyait partir une jaune Fourvoirie 1878-1903 à 13 200 € et une jaune Tarragone 1912-1913 à 11 400 €. Depuis, les prix des flacons anciens se sont tassés : l'arrivée de vendeurs professionnels a gonflé l'offre, et beaucoup d'amateurs se reportent sur les mises postérieures à 2000, moins exposées aux aléas de niveau et de transport. Les résultats récents le confirment : chez NEO Enchères, une verte El Cumbre de Tarragone 1951-1959 à 2 470 € en décembre 2024, une jaune Tarragone du début du XXᵉ siècle à 4 160 € en septembre 2025, et une paire verte et jaune de Tarragone 1973-1985 à 2 015 € en mars 2026 — soit un millier d'euros le flacon, dans la fourchette du tableau.

Bon à savoir — les mises récentes ne sont pas un placement

La pénurie en boutique a fait croire que n'importe quelle Chartreuse prenait de la valeur. Le marché dit autre chose : une V.E.P. de 2020 à 2024 se revend 290 à 480 € pour un prix de sortie de 260 €, et une verte courante se traite au niveau du prix boutique. La valeur est dans les périodes anciennes, les V.E.P. d'avant 2000 et les tirages confidentiels — pas dans le stockage d'une bouteille achetée hier.

Vous avez une Chartreuse en cave : que faire ?

Plusieurs situations justifient une estimation précise plutôt qu'une simple recherche en ligne :

  • L'étiquette porte « Tarragone » ou « Fourvoirie ». Vérification systématique : la valeur va de plusieurs centaines à plusieurs milliers d'euros, et la sous-période change tout.
  • Vous trouvez une V.E.P. ancienne dans sa caisse bois, ou un jéroboam. Les V.E.P. d'avant 2000 et les grands formats sont parmi les flacons les plus demandés du moment.
  • Le niveau a baissé ou la cire est abîmée. La bouteille garde une valeur — souvent importante sur une période ancienne —, mais elle doit être décrite honnêtement et estimée en conséquence. Ne l'ouvrez surtout pas « pour vérifier ».
  • Vous avez hérité d'une cave et ne saviez pas que la liqueur avait une valeur : c'est le cas le plus fréquent. Notre guide Les vins de mes parents valent-ils quelque chose ? détaille la marche à suivre, et la page spiritueux anciens couvre les cognacs, armagnacs et whiskies qui l'accompagnent souvent.
  • Vous envisagez de vendre. Connaître la valeur de marché neutre de chaque flacon, frais déduits, avant de contacter une maison de ventes ou un acheteur vous place en position de négocier.

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Questions fréquentes

Par le lieu de production inscrit sur l'étiquette — Fourvoirie (1864-1903), Tarragone (1903-1989), Voiron (1936-2017), Aiguenoire (depuis 2018) — puis par les détails de la bouteille : verre soufflé et cartouche sablé au XIXᵉ siècle, relief moulé à partir des années 1950, bouchon sous cire, capsule en étain ou à vis, format litre avant 1941, jaune à 40° après 1973. Sur les mises des quarante dernières années, le code « L » suivi de six chiffres sur la capsule donne l'année exacte : les trois premiers chiffres ajoutés à 1084.
Tout dépend de la sous-période. Les mises 1973-1989, les plus courantes, se vendent aujourd'hui 850 à 1 400 € la bouteille en salle des ventes, frais compris. Les Tarragone des années 1940-1960 (El Cumbre) dépassent 2 600 €, celles des années 1930 se situent entre 3 000 et 4 800 €, et les rares flacons d'avant 1930 partent au-delà de 4 000 €, avec un résultat de 11 400 € pour une jaune de 1912-1913 en 2021. Le vendeur encaisse ces montants diminués des frais de vente.
Les V.E.P. anciennes, oui : les mises des années 1960-1970 se négocient 850 à 2 200 € et celles des années 1990-2000 autour de 500 à 900 € le litre, jusqu'à 1 100 € pour certaines mises des années 2010. Les V.E.P. récentes, non ou très peu : une mise de 2018 à 2024 se revend 290 à 480 € pour un prix de sortie de 260 €, et ce, quota ou pas. La prime vient de l'ancienneté de la mise, pas du temps passé dans votre cave.
Sur les périodes anciennes, la jaune est généralement la plus recherchée : elle évolue plus vite en bouteille et les jaunes de Tarragone d'avant 1960 tiennent les records. Sur une même sous-période récente, l'écart est faible et les deux couleurs se vendent à des niveaux proches. La période et l'état pèsent bien davantage que la couleur.
Oui, mais décotée. Le bouchon des flacons anciens se dessèche et laisse le liquide s'évaporer ; un niveau à l'épaule ou en dessous, une cire absente ou une étiquette déchirée font baisser le prix de plusieurs centaines d'euros sur une Tarragone. La bouteille reste vendable — les périodes rares trouvent preneur même abîmées —, à condition d'être décrite précisément. Une bouteille ouverte, en revanche, perd l'essentiel de sa valeur de collection.

Page mise à jour le 20 septembre 2026.